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                                                      Des fêtes de la lune
Vers le dixième jour du mois, le bateau surgissait des brumes déposées à la surface des flots par l'air surchauffé. La nouvelle de l'apparition était immédiatement confirmée par le tambour et les cymbales des fils du briquetier. Tous les yeux, alors, se tournaient vers le fleuve. On s'émerveillait de l'habileté des deux femmes. D'un mouvement élégant de leurs corps parfois cambrés, elles cherchaient du bout de leur longue perche  l'appui qui ferait avancer l'embarcation. Mais les regards glissaient très vite vers les petites fenêtres tendues de satin aux motifs colorés. Chacun espérait apercevoir la gracieuse ondulation d'une chevelure de jais, l'éclat de deux joues fardées, l'arrondi d'un mollet potelé. Tous attendaient le moment où les filles de la voluptueuse école, musiciennes et poétesses si habiles, disaient les hommes d'un air étrange, dans l'art de l'amour, accourraient sur le pont dans un tourbillon de tenues légères. Elles s'agitaient, ballet virevoltant et irisé, se bousculaient, riaient, puis montraient à leur tour du doigt les jeunes paysans se battant pour saisir le cordage attaché au haut du mât qu'une des femmes-pilotes venait de leur lancer. Le spectacle de ces hommes aux torses cuivrés et musclés, s'arc-boutant dans la boue pour tirer à eux ces fées venues du fleuve, emplissait d'un ravissement immense l'âme de tous ces êtres frustres et illettrés. Bien mieux que n'eussent pu le faire les récits des contes merveilleux qu'ils ne liraient jamais.
    Les filles de joie buvaient l'eau tiède offerte par le tenancier de l'auberge. Elles mordaient de leurs jeunes dents les gâteaux dorés et parfumés préparés par les femmes du village, essuyant parfois d'un geste gracieux  de la main les miettes accrochées à leur fard. Elles s'ébrouaient une dernière fois. Puis elles repartaient sur le fleuve en direction de  la ville où on les attendait. Elles étaient, pour la durée des Fêtes de la Lune, les offrandes accordées par les mandarins à leurs riches amis.
    Le souffle frais et bienfaisant laissé par leur passage imprégnait Mauvaise Terre jusqu'à l'année suivante. De malveillants voisins ne manquaient jamais de s'étonner du fait que le nombre des naissances du printemps y était anormalement élevé.
    L'été de l'année 1840, le bateau ne passa pas.
    Les enfants mangèrent tous les gâteaux de lune, alors que les hommes, assis sur les berges du fleuve, en contemplaient, silencieux, les eaux obstinément vides. Le rude alcool de Yang l'aubergiste, si prompt en d'autres temps à allumer les regards, ne parvenait pas à chasser des gorges la tristesse et l'amertume qui les obstruaient.
                                                    Marcel Baraffe Extrait de Les fleurs de guerre page 20

 

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